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Mathaman Marika

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Mathaman Marika, membre éminent du clan Rirratjingu de la moitié Dhuwa du peuple yolngu, s'impose tant par son rôle de leader cérémoniel que par sa contribution majeure à l'émergence de la peinture sur écorce comme forme d'expression artistique. Son parcours illustre la manière dont l'art aborigène contemporain s'est développé au croisement de la tradition ancestrale et de l'engagement politique pour la reconnaissance des droits territoriaux autochtones. Mathaman appartient à la célèbre dynastie des Marika, famille qui joua un rôle déterminant dans l'histoire politique et culturelle de la Terre d'Arnhem au vingtième siècle. Il est le frère de Mawalan Marika, figure tutélaire du clan et artiste pionnier, de Milirrpum Marika, protagoniste central du procès historique pour les droits fonciers, de Roy Marika, leader communautaire de longue date, et de Dhunggala Marika. Cette fratrie exceptionnelle, souvent comparée par les historiens de l'art à des dynasties artistiques européennes constitua l'avant-garde d'un mouvement qui transforma radicalement la place des peuples aborigènes dans la société australienne. La famille Marika grandit dans un contexte marqué par l'établissement de la mission méthodiste de Yirrkala en 1935, fondée à l'invitation de Mawalan Marika auprès du missionnaire Wilbur Chaseling. Cette installation missionnaire, si elle représentait une intrusion coloniale dans le territoire yolngu, créa paradoxalement les conditions d'une nouvelle forme d'expression culturelle. Chaseling, contrairement à de nombreux missionnaires de son époque, encouragea la production artistique des Yolngu et facilita la commercialisation de leurs peintures sur écorce auprès d'institutions et de collectionneurs du sud de l'Australie. Cette initiative, motivée par des considérations à la fois économiques et évangélisatrices, permit néanmoins aux artistes yolngu de documenter leurs récits ancestraux et d'affirmer publiquement leur identité culturelle. Mathaman Marika occupa une position cérémonielle importante au sein du clan Rirratjingu, responsabilité qui conditionna profondément sa pratique artistique. Dans la société yolngu, l'art n'est pas une activité individuelle autonome mais constitue un aspect intrinsèque du système religieux et juridique. Les motifs peints, appelés miny'tji, représentent les designs claniques sacrés transmis par les êtres ancestraux lors des temps créateurs du Tjukurpa. Chaque clan détient des droits spécifiques sur certains motifs, récits et sites géographiques, et seules les personnes possédant l'autorité rituelle appropriée peuvent représenter ces éléments dans leurs œuvres. La légitimité de Mathaman à peindre les récits du clan Rirratjingu découlait donc directement de son statut cérémoniel et de sa connaissance des lois ancestrales. La carrière artistique de Mathaman Marika s'échelonna principalement de la fin des années 1950 jusqu'à sa mort en 1970, période durant laquelle il développa un style personnel tout en respectant les conventions esthétiques et iconographiques yolngu. Ses œuvres explorent les grands cycles narratifs de la tradition rirratjingu : le voyage des sœurs Djang'kawu, êtres ancestraux qui donnèrent naissance au clan et instituèrent ses lois sacrées ; la cérémonie de l'Étoile du Matin, rituel cosmologique complexe associant chants, danses et objets cérémoniels ; les exploits de Wuyal, l'homme-miel, et de sa sœur ; ainsi que les récits des sœurs Wagilag, appartenant au clan Manhdalpuy d'Arnhem central. Ce dernier thème mérite une attention particulière car il témoigne des échanges interclaniques qui caractérisent la vie culturelle yolngu. Les droits de peindre l'histoire des sœurs Wagilag furent établis au début du vingtième siècle par le grand-père de Mawalan lors d'un échange cérémoniel de chants et de peintures avec le clan Manhdalpuy. Cette transmission illustre la fluidité relative des frontières culturelles yolngu et la manière dont les savoirs circulent selon des protocoles précis de réciprocité. Mathaman et ses descendants continuèrent à représenter ce récit, perpétuant ainsi une alliance cérémonielle établie des décennies auparavant. Sur le plan formel, l'art de Mathaman Marika se caractérise par une maîtrise exceptionnelle du rarrk, technique de hachures croisées qui constitue l'élément distinctif de la peinture sur écorce de la Terre d'Arnhem. Cette technique consiste à superposer des lignes fines parallèles dans différentes directions pour créer des zones de texture et de densité visuelle variables. Le rarrk n'est pas purement décoratif : il encode des informations sur l'affiliation clanique, les sites géographiques spécifiques et les épisodes narratifs. La finesse et la délicatesse de l'exécution de Mathaman, souvent décrite comme « arachnéenne » par les critiques, permettent une complexité compositionnelle remarquable où de multiples niveaux de signification coexistent dans un même champ visuel. L'innovation majeure de Mathaman dans le contexte de la peinture sur écorce de Yirrkala réside dans son traitement de la couleur. Il fut le premier artiste de la région à mélanger systématiquement les pigments, atténuant ainsi les contrastes traditionnellement marqués entre les ocres clairs et sombres. En combinant le noir avec du jaune, il obtenait un vert olive mat ; en nuançant le blanc d'ocre, il créait des tonalités crème. Cette palette chromatique atténuée conférait à ses compositions une luminosité particulière, un rayonnement intérieur qui différenciait ses œuvres de celles de ses contemporains. Le choix des liants contribuait également à cette esthétique distinctive. Mathaman utilisait le jus d'orchidée comme liant pour ses pigments terrestres, technique traditionnelle qui produisait une finition mate contrastant avec l'aspect brillant obtenu par l'emploi de colles industrielles. Cette fidélité aux méthodes ancestrales, conjuguée à son innovation chromatique, témoigne de sa capacité à naviguer entre tradition et modernité, perpétuant les savoirs techniques tout en développant un vocabulaire visuel personnel. Les compositions de Mathaman s'organisent généralement en sections interconnectées délimitées par des réseaux de lignes droites et diagonales, créant une architecture visuelle dans laquelle les éléments figuratifs, totémiques et géométriques coexistent en équilibre harmonieux. Les figures animales et humaines apparaissent en silhouettes pleines, sans élaboration interne, se détachant sur les fonds richement texturés de rarrk. Cette juxtaposition entre la simplicité figurative et la complexité des motifs de hachures crée une tension visuelle dynamique qui caractérise son style. Ses peintures documentent le territoire rirratjingu selon une logique cartographique qui diffère radicalement des conventions occidentales. Plutôt qu'une représentation euclidienne de l'espace, elles offrent une topographie mythologique où les sites sont positionnés selon leurs relations narratives et cérémonielles. Les points d'eau, dunes de sable, plages et sites sacrés sont identifiés par des motifs spécifiques de rarrk, chacun encodant l'identité du lieu et les événements ancestraux qui s'y déroulèrent. Ces peintures constituent donc simultanément des œuvres d'art, des cartes territoriales, des documents juridiques et des récits mythologiques. L'engagement politique de Mathaman Marika s'inscrit dans le contexte de la découverte de gisements de bauxite dans la péninsule de Gove au début des années 1960. Le gouvernement australien, sans consulter les Yolngu, proposa d'exciser une portion substantielle de la réserve aborigène pour la céder à une compagnie minière française, Nabalco. Cette menace existentielle pour le territoire et le mode de vie yolngu suscita une mobilisation sans précédent de la communauté de Yirrkala. En 1962, sous l'impulsion de Narritjin Maymuru, les artistes de Yirrkala entreprirent la réalisation des Panneaux d'Église de Yirrkala, œuvre collective monumentale destinée à orner l'autel de l'église méthodiste locale. Mathaman participa activement à ce projet, peignant la troisième section du panneau Dhuwa représentant l'arrivée des sœurs Djang'kawu à Yalangbara. Ces panneaux, hauts de près de quatre mètres, constituent la première affirmation publique majeure des droits fonciers yolngu. En documentant visuellement les récits de création et les lois ancestrales qui légitiment l'occupation territoriale, ils établissent un précédent crucial : l'utilisation de l'art comme instrument juridique et politique. L'installation et l'inauguration des panneaux en mars 1963 coïncidèrent avec la présence à Yirrkala de membres du Parlement australien venus tenir des audiences sur les sentiments yolngu concernant le projet minier. Cette synchronisation n'était pas fortuite : elle illustre la stratégie délibérée des leaders yolngu d'utiliser leurs productions artistiques comme outils de communication politique avec les institutions coloniales. Les panneaux communiquaient dans un langage visuel que les autorités australiennes ne pouvaient ignorer l'ancienneté, la complexité et la légitimité du système juridique yolngu. Les panneaux d'église préfigurèrent directement les célèbres Pétitions sur Écorce de Yirrkala, présentées au Parlement fédéral en 1963. Mathaman figura parmi les signataires de ces pétitions, premiers documents préparés par des Australiens autochtones à être formellement reconnus par le Parlement. Rédigées en langue gupapuyŋu et en anglais, encadrées par des motifs miny'tji des deux moitiés Dhuwa et Yirritja, ces pétitions demandaient à être entendus avant que Nabalco ne soit autorisée à miner et à être consultés avant tout accord futur. Elles représentent un moment fondateur dans l'histoire politique aborigène australienne, établissant un précédent pour l'utilisation de l'art comme forme de déclaration juridique et de protestation. Après le décès de son frère aîné Mawalan en 1967, Mathaman assuma le leadership du clan Rirratjingu et intensifia son engagement dans la lutte pour les droits fonciers. Il devint l'une des figures centrales du procès historique initié en 1968 sous le nom de Mathaman v Nabalco Pty Ltd, poursuivi après sa mort en 1970 comme Milirrpum and Others v Nabalco Pty Ltd and the Commonwealth of Australia, communément appelé le procès Gove. Ce litige visait à faire reconnaître juridiquement les droits fonciers traditionnels yolngu et à empêcher l'exploitation minière. Bien que le jugement rendu en 1971 soit défavorable aux Yolngu, niant l'existence de droits de propriété aborigènes sur la terre selon le droit commun australien, l'affaire eut un impact considérable. Elle révéla publiquement l'injustice flagrante du système juridique colonial et suscita une prise de conscience nationale qui conduisit finalement à l'adoption de l'Aboriginal Land Rights Act en 1976, première législation fédérale reconnaissant les droits fonciers aborigènes. Le combat mené par Mathaman et ses frères, quoique défait sur le plan judiciaire immédiat, transforma fondamentalement le paysage politique australien. Les dernières années de la vie de Mathaman furent marquées par l'arrivée effective de la compagnie minière Nabalco sur le territoire rirratjingu. Les bulldozers détruisant les sites sacrés, l'afflux de travailleurs non-autochtones, l'introduction d'alcool dans les communautés et la transformation radicale du paysage constituèrent des traumatismes profonds pour les Yolngu. Face à cette invasion, Mathaman organisa des corroborees de protestation et convoqua les jeunes hommes pour leur transmettre intensivement les connaissances cérémonielles et artistiques, conscient que le temps pressait. Cette urgence de transmission caractérise ses dernières années. Sachant sa mort imminente, il redoubla d'efforts pour former la génération suivante, assurant la continuité des savoirs rituels et artistiques malgré les bouleversements imposés par la colonisation et l'industrialisation. Sa fille Yalmay Yunupingu devint artiste, perpétuant ainsi la tradition familiale et témoignant de l'ouverture progressive de la pratique artistique yolngu aux femmes, processus initié par Mawalan qui enseigna la peinture à ses filles, brisant ainsi une convention séculaire. Durant sa carrière artistique, Mathaman entretint une relation privilégiée avec Jim Davidson, marchand d'art melbournien qui devint son agent principal dans les années 1960. Davidson, qui dirigeait une galerie depuis son domicile, fut l'un des premiers promoteurs de l'art de la Terre d'Arnhem dans les circuits artistiques du sud de l'Australie. Cette collaboration permit une diffusion plus large des œuvres de Mathaman et contribua à l'établissement de sa réputation au-delà des cercles d'amateurs d'art ethnographique. Les peintures de Mathaman Marika furent rapidement intégrées dans les collections muséales australiennes majeures. Dès les années 1960, ses œuvres figuraient dans des expositions nationales et internationales, notamment l'exposition itinérante Australian Aboriginal Art: Bark Paintings, Carved Figures, Sacred and Secular Objects qui circula dans toutes les galeries d'État australiennes et présenta une sélection à la Sixième Biennale de São Paulo en 1961. Cette visibilité témoigne de la reconnaissance précoce de son importance artistique et du rôle que jouèrent les institutions muséales dans la légitimation de l'art aborigène comme forme d'expression relevant du domaine des beaux-arts plutôt que de l'ethnographie. La présence de ses œuvres dans l'exposition Old Masters: Australia's Great Bark Artists présentée à la National Gallery of Australia consacre rétrospectivement Mathaman comme l'un des maîtres fondateurs de la tradition picturale de la Terre d'Arnhem. L'utilisation du terme « Old Masters », traditionnellement réservé aux peintres européens des quinzième au dix-huitième siècles, signifie une reconnaissance de l'égale valeur esthétique et historique de l'art aborigène, affirmant que les peintures sur écorce constituent une tradition artistique majeure méritant le même respect critique que les canons occidentaux. L'analyse de l'œuvre de Mathaman Marika soulève des questions fondamentales sur les catégories d'interprétation de l'art aborigène. Ses peintures résistent à une classification simple comme art traditionnel ou contemporain. Elles perpétuent des formes, techniques et contenus narratifs millénaires tout en s'inscrivant dans les circuits de production et de circulation de l'art contemporain international. Elles fonctionnent simultanément comme objets cérémoniels, documents juridiques, marchandises commerciales et œuvres d'art autonomes. Cette multiplicité fonctionnelle reflète la complexité de la position des artistes aborigènes de la génération de Mathaman. Ils naviguaient entre plusieurs systèmes de valeur : celui de la société yolngu où l'art remplit des fonctions religieuses et juridiques spécifiques, et celui de la société coloniale où l'art est conçu comme expression esthétique autonome destinée à la contemplation. Cette négociation constante entre différentes ontologies de l'art témoigne de la sophistication intellectuelle des artistes yolngu et de leur capacité à instrumentaliser stratégiquement les attentes occidentales pour servir leurs objectifs politiques et culturels. Le style développé par Mathaman influença profondément les générations ultérieures d'artistes rirratjingu. Ses descendants et neveux, dont Wandjuk Marika, Banduk Marika, Dhuwarrwarr Marika et Wanyubi Marika, continuèrent à explorer les thèmes et techniques qu'il avait contribué à établir. La dynastie Marika demeure aujourd'hui l'une des familles artistiques les plus prolifiques et reconnues d'Australie, témoignant de la réussite de la transmission intergénérationnelle que Mathaman s'était efforcé d'assurer dans ses dernières années. Les panneaux d'église auxquels il participa continuent d'être exposés comme témoignages historiques majeurs. Les pétitions sur écorce qu'il signa sont conservées à Parliament House à Canberra comme documents fondateurs de la démocratie australienne. Ses peintures ornent les collections des musées les plus prestigieux d'Australie et du monde. Mathaman Marika représente ainsi l'incarnation exemplaire de la résilience culturelle aborigène face à la colonisation. Confronté à des transformations sociales, économiques et environnementales d'une ampleur catastrophique, il ne se résigna ni à l'assimilation ni à la disparition culturelle. Il mobilisa au contraire les ressources de sa tradition artistique et cérémonielle pour affirmer la légitimité des droits yolngu et pour transmettre aux générations futures les savoirs indispensables à la continuité identitaire. Son héritage perdure aujourd'hui dans l'œuvre de ses descendants artistes, dans les institutions juridiques qui reconnaissent les droits fonciers aborigènes, et dans la reconnaissance internationale de l'art de la Terre d'Arnhem comme l'une des traditions picturales les plus significatives du vingtième siècle. Collections : National Gallery of Australia (Canberra) Art Gallery of New South Wales (Sydney) National Gallery of Victoria (Melbourne) Art Gallery of South Australia (Adélaïde) Queensland Art Gallery | Gallery of Modern Art (Brisbane) Museum and Art Gallery of the Northern Territory (Darwin) Saint Louis Art Museum (Saint Louis) Kluge-Ruhe Aboriginal Art Collection of the University of Virginia (Charlottesville) British Museum (Londres)

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